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Entretien

Père Robert Sirico : pour un dialogue entre les partisans du libre marché et le Vatican

©Acton institute

Dans Fratelli tutti, le pape François décrit un « stéréotype » de l’économie de marché, déplore le Père Robert Sirico, l’un des fondateurs de l’Acton Institute, un think tank catholique et libéral. Selon lui, « même le plus extrême des libéraux » a conscience des limites du marché. Le prêtre américain déplore une incompréhension de l’économie de la part du Vatican et invite ses responsables et le pape François à un « dialogue honnête » sur les questions économiques.

Quelle a été votre première réaction à la lecture de la dernière encyclique du pape ?

Je m’attendais à quelque chose de neuf mais il y n’y a pas vraiment d’éléments nouveaux. D’une certaine manière, il s’agit plus d’une compilation d’autres discours. Sur le plan économique, qui est mon champ de travail, le pape continue sur sa ligne de pensée qui est frustrante car il condamne certaines choses, notamment le fait que le marché ne peut subvenir à tous les besoins de l’homme. En réalité, je ne connais personne qui pense ainsi. Personnellement, je n’applique pas cette pensée.

Il déploie de l’énergie à condamner cette notion qu’il appelle « néolibéralisme » mais je me demande quels think tanks ou écoles appliquent cette règle. La question sur laquelle on doit se mettre d’accord est celle de savoir comment on nourrit les pauvres. Voici ce qui est entre les mains du pape. Il est vrai que le marché doit être régulé par la loi et doit être orienté vers le bien commun et inscrit dans une morale mais il s’agit toujours du marché…

Je trouve par ailleurs qu’il y a de très belles parties dans l’encyclique, des phrases très incisives sur le fait que nous ne savons plus apprécier la présence d’un être humain, notamment dans la partie dédiée aux réseaux sociaux.

Pour vous, penser que “seul le marché suffit” ne serait donc qu’une idée reçue sur libéralisme ?

Je connais très bien ce monde de l’économie et les nombreuses personnes qui font la promotion du libre marché. Cependant, je ne connais personne qui remplit les caractéristiques dont le pape parle dans Fratelli tutti. Bien sûr que la vie humaine ne se limite pas aux bien matériels… De plus, le pape invite à un dialogue, à un débat à propos de ces sujets mais je ne suis pas certain qu’il va en débattre en réalité. Il appelle de manière répétée au dialogue mais pour le moment, à Rome, lorsqu’il y a des conférences, le Vatican exclut les personnes qui représentent mon point de vue. Il est donc difficile de percevoir l’authenticité de cette invitation au dialogue.

En plus de tout cela, quelqu’un doit faire le lien entre le timing de sortie de Fratelli tutti et le renvoi du cardinal Becciu. Est-ce que le Vatican comprend la finance et l’économie ? Est-ce qu’ils comprennent que la transparence des décisions économiques est essentielle au marché ? Durant tout ce pontificat, il semble y avoir eu un nuage sur le monde économique et financier.

Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un « droit naturel secondaire dérivé du principe de la destination universelle des biens » et n’est pas absolu, explique le pape. Cette vision est-elle nouvelle ?

Le mot « secondaire » est en effet nouveau. Ensuite, l’idée que la propriété n’est pas absolue fait partie de l’enseignement de l’Église et est tout à fait correcte. Le fait qu’elle soit soumise à la destination universelle des biens fait aussi partie de la Tradition. La confusion réside, il me semble, dans le fait de ne pas voir le droit à la propriété privée comme normatif dans la société. Je trouve qu’il est difficile d’imaginer un système normatif autre que celui de l’économie de marché fondée sur la propriété privée. Ensuite, le pape ne relativise pas le droit à la propriété, il le qualifie, il dit qu’il n’est pas absolu. Mais, comme d’autres droits, il est sacré car l’homme est en relation avec un monde matériel. Ce n’est pas mon opinion mais l’opinion de Léon XIII dans l’encyclique Rerum Novarum.

Que pensez-vous de la charge du pape sur la théorie du ruissellement ?

Cette théorie n’est citée qu’une fois et je ne suis pas certain que ceux qui ont contribué à la rédaction de ce point connaissent le travail d’Adam Smith (l’un des penseurs à l’origine de la théorie du ruissellement, nldr). Ce dernier ne pensait pas que le marché régissait toutes les relations entre les hommes. Adam Smith était quelqu’un qui a critiqué la crise financière et qui est lui-même contre le mercantilisme. Je suis pas certain que nous puissions débattre sur ce point sachant que cette théorie n’est pas comprise au Vatican. De plus, il y a des économistes du libre marché qui soutiennent cette théorie, et d’autres non. Enfin, qui a dit que le marché se suffisait à lui-même ? Une fois de plus, à qui le pape fait-il référence ? Même le plus extrême des libéraux ne pense pas cela. Ce serait un argument absurde de dire que tout l’être humain peut s’épanouir uniquement par le marché.

Le problème est plutôt le suivant : quel est le meilleur moyen de produire de la richesse ? Si nous voulons diminuer la pauvreté, nous devons produire de la richesse. C’est une logique nécessaire. Vous voulez que les personnes soient moins pauvres ? Il faut leur donner de l’argent ou des ressources. Cela ne signifie pas que tous les besoins de ces personnes pauvres seront “remplis” : amour, solitude… C’est dresser un stéréotype de l’économie de marché que de penser ainsi.

Vous avez une vision différente du pape sur le plan économique et espérez un dialogue. Comment peut-il être avoir lieu ?

J’ai toujours défendu le fait que l’économie n’était pas dogmatique. L’Église catholique n’a pas de modèle économique mais une morale. Sur ce sujet, il n’y a pas de dogme. C’est ce que Jean XXIII disait. Je serais intéressé par un dialogue honnête avec le Vatican et heureux que puisse être organisée une conférence avec les représentants du Vatican et des représentants du libre marché afin d’avoir une discussion devant le pape. Vous savez l’image historique qu’utilise le pape François dans l’encyclique, celle de saint François allant voir le sultan pour dialoguer, est intéressante. Pourquoi le pape François ne vient-il pas dialoguer avec le sultan [les libéraux, nldr] ? Les représentants du Vatican évitent cela : les gens qui pensent autrement sont exclus.

Pensez-vous que certains points de l’encyclique soient trop idéalistes ?

Dans un sens oui. En d’autres termes, le pape commence en partant du principe que les choses sont telles qu’il voudrait qu’elles soient. En réalité, si on ne comprend pas la technique pour percevoir la réalité économique, même avec toutes les bonnes intentions, c’est compliqué… Je pense que le problème est là : ils souhaitent aider les pauvres mais ils ont besoin de la technique afin que les pauvres deviennent moins pauvres. À ce titre, les papes ont toujours été entourés de voix très différentes. 

Comment le texte a-t-il été reçu aux États-Unis ?

Soyons honnêtes, je connais très peu de personnes qui l’ont lu, vraiment peu. En ce moment, il y a tellement de choses qui arrivent aux États-Unis, notamment avec la campagne présidentielle… J’ai vu très peu de commentaires. Je suis aussi prêtre de paroisse et parmi mes fidèles, je crois que personne n’a pu la lire. Je pense qu’il faudra attendre un peu pour avoir des réactions.

Propos recueillis par Claire Guigou à Rome

CG